Y'a rien là

J’ouvre mes réseaux sociaux : des cris, des hurlements, des enfants qui pleurent arrachés à leurs parents, une femme abattue après voir donné un dernier sourire à son assassin, des coups, des morts, partout.

Et une autre vidéo qui pope...  un coach, qui propose de prendre du recul sur notre vie «dans le chaos » , d’apprendre des outils pour être toujours disponible, performant au travail, gestionnaire de nos émotions, malgré « tout ».

 

Ce « tout » fait d’innommable au visage déformé par les horreurs quotidiennes. Être nonchalant. Apprendre à se réguler dans cette violence partout rampante. Se réguler pour accepter donc, aussi. Puisque dans « faire avec », il y a AVEC.

Apprendre des outils pour vivre AVEC cela, en faire notre routine, notre décor de vie quotidien, notre réalité. L’accepter, « parce qu’on ne peut pas le changer »… Vraiment?

On l’a appris très tôt quand, le visage en sang après une chute de vélo, venant chercher du réconfort, l’enfant entend de son parent «  Y’a rien là ». Oui, y’a rien là, passe à autre chose.

Face à l’actualité, appliquer le «  y’a rien là » est un grand numéro d’équilibriste dans le cerveau . Tandis qu’il est ( par réflexe) en mode hypervigilance, en mode sidération face à tout ce chaos, avec un besoin de partager, de se relier, se serrer les coudes, on vous demande de continuer à fonctionner normalement, à faire fonctionner votre cortex préfrontal pour être un bon employé concentré et productif, un bon parent régulé et bienveillant, un bon élève studieux et attentif. Bref un humain « adapté », isolé, qui fait face.

Plutôt devrait- on dire qui fait comme si, tout autour n’existait pas. Y’a rien là.

Et on finit par y croire presque, que cela n’existe pas, parce qu’il suffit de voir la prochaine image qui pope sur le réseau : la publicité d’une série qui met en scène des femmes qu’on suit dans leur « vie de rêve » et une autre qui me propose de suivre un couple de célébrités « sexy, brillants et vrais » dans leur quotidien. En deux images on me rappelle que, pour cette société, le brillant, le vrai, le beau, c’est le bling bling, le pognon et la vacuité ( pas de leur porte-monnaie) et que c’est donc le rêve. Le graal auquel on devrait tous vouloir accéder.

On vous propose de vous déconnecter, en consommant du vide, et on vous « fait rêver », ce qui permet de faire passer la pilule du reste qui est beaucoup moins joli. On vous distraie, on détourne votre attention, on vous laisse créer vos réserves de dopamine afin d’affronter ce « reste » moins sexy…

 

Mais vous n’y arrivez encore pas : vous restez- vous tétanisé, déconcentré, émotif, mais qu’est ce qui ne va pas chez vous, diantre? Vous résistez au plaisir, au bonheur ou quoi? Faites un effort voyons, vous ne voulez pas en plus qu’on vous emballe cela avec un beau nœud rose?

 

J’ai une mauvaise nouvelle pour vous : fonctionner normalement dans ce monde chaque jour un peu plus fou et fascisant, c’est extrêmement préoccupant. Il faut consulter.

 

Ne soyons pas dupe : il ne s’agit pas de vous mais de ce que le système oppressif, inégalitaire, violent, a réussi à générer chez vous : une forme d’anesthésie, d’apathie parfois. Et qui vous a convaincu que la déconnexion est le graal de l’accès au bonheur.

Se déconnecter c’est se couper des autres et de la réalité. C’est vouloir se maintenir dans une forme de tranquillité artificielle et petit à petit se couper de nous-mêmes, de nos sensations, de nos ressentis. De notre corps. N’être plus que des cortex pré-frontaux rationnels sur deux pattes. Comment est – il humainement possible de faire subir cela à notre cerveau sans risquer d’en être malade? Parce que, ce que l’on oublie de vous dire, c’est que si vous vous coupez des ressentis inconfortables ou négatifs, vous vous coupez de TOUS les ressentis. Il n’y a pas de tri possible. Si on retire une face, l’autre part avec. Donc vous finissez à un moment donné vidé. Éteint. Mort en dedans.

 

J’ai une bonne nouvelle pour vous : ne pas réussir à faire semblant et être sidéré, révolté, en colère : c’est logique, cérébralement adapté. Cela signifie surtout que malgré tout ce que l’on veut vous vendre pour vous anesthésier, vous apprendre à accepter l’inacceptable, vous y résistez. Pas comme la fameuse résistance du patient qui ne veut pas avancer soit-disant, non : la résistance de l’indignation, le fait qu’il y a encore de l’espoir et que vous êtes bien vivant. Ressentant.

C’est bon mais aussi douloureux de ressentir je vous l’accorde . Mais cette sensation aussi douloureuse soit-elle est le témoin de votre refus d’acheter ce qui vous est proposé en terme de « réalité »; le message d’une dissonance profonde entre ces valeurs néolibérales et votre vie quotidienne, ce en quoi vous croyez encore, profondémment. C’est le signal qui vous demande de ne pas vous isoler, de sortir du silence et de faire corps. Avec les autres. Faire communauté de refus. Utiliser la colère pour s’émanciper du discours dominant qui ramollit nos réflexes. Renforcer nos liens, notre engagement et utiliser notre imagination pour trouver des moyens de ne pas tomber dans l’apathie.

C’est utiliser notre cortex préfrontal pour objecter les idées en place, encore et toujours. Refuser qu’elles deviennent des évidences non discutables puis une habitude puis notre mode de vie. C’est maintenir toujours le pont entre cette raison et nos émotions, notre coeur, malgré la laideur du Monde actuel.

Bien sûr on a droit à des pauses, un peu, beaucoup, souvent. On peut laisser d’autres prendre le relais, parce que, supporter la crudité du monde actuelle chaque jour, c’est insoutenable, Cela prend du soutien justement, du collectif, des relais : du dire , penser et porter la peine ensemble, mais ne pas vouloir l’effacer. Ne pas rester seul avec, non plus. Surtout pas.

Dans ma formation d’écothérapeute ( non je ne fais pas faire de calins aux arbres à mes patients), je suis une formation qui s’appelle le Travail qui relie, qui a été initié par la ( brillante, ai-je droit de le mentionner?) écologiste, thérapeute Joana Macy. L’une des premières étapes avant de se mettre en action contre l’insensé, c’est d’honorer sa peine et sa douleur pour le Monde. La regarder en face, la reconnaître, dire qu’elle existe et l’utiliser comme tremplin ensuite d’engagement et de combat.

D’aucun pourrait me dire que c’est facile, quand on est privilégié d’avoir ce «  luxe » d’honorer sa peine. Et il aura raison. Celles et ceux qui sont privilégiés justement qui savent, entendent et sont les porteurs des histoires de ceux qui sont invisibilisés, rendus inaudibles, sans visage, ne peuvent rester dans la confort de leurs certitudes, de leur train-train quotidien en se donnant bonne conscience parfois en faisant un petit don d’argent ça et là. Ils doivent utiliser leurs plateformes, leur visibilité, pour dire et mettre en lumière. Pas leur strass ou leur quotidien. Pas eux-mêmes. Mais les autres. Leurs privilèges les obligent et ne devraient leur donner aucun autre devoir que celui justement de cette parole dénonciatrice et de cet engagement.

Donner des leçons sur la joie et autre méthode coué d’autopersuasion qu’on peut aller bien par notre seule volonté malgré tout ( en occultant le réel donc) et multiplier les outils pour cela : non merci . Que ce soit amené de façon poétique n’y change rien. Cette démarche de vouloir outiller les gens pour faire avec l’horreur est politique et elle est mue , je le redis, par un système qui nous veut aveugle, sourd et isolé les uns des autres . Il nous veut aveugle et sourd car il a besoin que nous le soyons, Et que nous le restions.

Ces mots sont écrits d’une traite après un rdv avec un adolescent de 15 ans qui me demande si c’est normal de moins en moins réagir à des choses «  anormales »; pourquoi il a l’impression que son coeur se ferme et qu’il pense ne plus avoir d’empathie.

Les enfants, les adolescents que je cotois au quotidien sont les porteurs encore vifs de cette rebellion, de ce refus de l’insensé, de ce monde qui marche sur la tête. Ils arrivent à le ressentir car ils ont encore, pour certains , la chance d’être reliées à leurs corps, leurs sens, leurs émotions ( mais de moins en moins). Ils le crient de toutes les façons et on tente de les bailloner parfois à coup de diagnostics et de pilules car ils ont le tort d’être bruyants et intenses dans leur révolte. Le chandail de mon fils ce matin portait le texte suivant : « continuez d’être en colère les enfants, c’est votre seule chance ». Effectivement. C’est valable pour nous tous. Et c’est aussi notre seule chance. N’ayons pas peur de cette émotion malheureusement démonisée. Elle est légitime face à l’horreur. Parce que définitivement, on ne peut pas dire «  y’a rien là ».

Rédigé par Céline Lamy